Machiavel au petit pied

Dans son Discours sur la première décade de Tite Live Machiavel disait « Ce n’est pas le titre qui honore l’homme, mais l’homme qui honore le titre. »

Je n’en suis pas si sûr !

Quoique l’on ait voulu nous faire croire, je pense que Manu et Edouard avaient pris la décision de recourir au 49 alinéa 3, dès le dépôt du projet de réforme de la retraite sur le bureau de l’Assemblée Nationale.

De nombreux éléments factuels plaident en faveur de cette théorie. La presse a bien voulu mettre en exergue les oppositions des syndicats, et en particulier celles touchant aux régimes spéciaux, aidant en cela la stratégie du gouvernement du « diviser pour régner » En revanche elle a peu commenté les alertes émises par des institutions dont la discrétion n’a d’égale que la réflexion approfondie telle que l’Institut de la protection sociale évoquant  « l’inquiétant visage du futur système ».

L’ensemble de critiques émises ont été remarquablement décortiquées, disséquées, analysées et synthétisées dans les 63 pages de l’avis très circonstancié du Conseil d’État.

La presse en a fait peu cas, se contentant d’en reproduire partiellement la note de présentation.

Plus grave, et plus problématique au regard de nos institutions, a été le mépris du gouvernement sur cet avis. Aucune des observations de droit positif formulées n’a fait l’objet des prémices, du début, de l’éventualité, de l’hypothèse d’une réponse.

Encore eût-il fallu que l’équipe gouvernementale fasse preuve d’un peu plus de pugnacité face à l’exercice solitaire du pouvoir qui finalement est la marque du macronisme.

C’est toujours Machiavel, dans Le Prince, qui écrit

« Il n’est pas de peu d’importance qu’un Prince sache bien choisir ses ministres car, selon sa prudence, ils seront bons ou mauvais. Et l’on peut juger de la cervelle d’un seigneur rien qu’à voir les gens dont il s’entoure. Quand ils sont compétents et fidèles, on peut croire à sa sagesse, puisqu’il a su les reconnaître compétents et les maintenir fidèles ; mais s’ils sont les contraires, on peut douter de ce qu’il vaut lui-même, puisque la première erreur qu’il commet réside dans ce choix. »

Manu et Edouard s’attendaient évidemment à une très forte opposition au texte en première lecture à l’Assemblée Nationale.

Que celle-ci ait pris la forme d’une avalanche d’amendements redondants n’était certainement pas  la marque d’une grande intelligence politique.

A nouveau le système médiatique s’est épanché sur ces pratiques. « Salauds d’opposants qui font rien qu’à faire des misères à Manu et à Edouard »

Dans ce brouhaha soigneusement entretenu quelques voix ont essayé de calmer le jeu et de revenir à un examen sérieux du texte en suggérant d’attendre le résultat de la conférence de financement ou, mieux, en utilisant la procédure du temps législatif programmé.

Quesaco ? 

Dans une démocratie vivante les médias auraient pu, même dû, se précipiter pour expliquer au bon peuple les tenants et aboutissants de cette procédure. Que nenni ! Car cela aurait démontré à l’évidence la duplicité de Manu et d’Edouard.

De quoi s’agit-il?

« La procédure du « temps législatif programmé » a été ouverte par la loi organique du 15 avril 2009.

Il s’agit de fixer une durée maximale pour l’examen de l’ensemble d’un texte, 60 % du temps étant attribué aux groupes d’opposition puis réparti entre eux à proportion de leur effectif. Le reste du temps est réparti de la même façon entre les groupes de la majorité. Les non-inscrits disposent d’un temps de parole spécifique. Sans limiter le droit d’amendement, le but de cette procédure est de permettre une meilleure organisation des débats et d’éviter qu’ils ne s’éternisent en raison d’un nombre important d’amendements déposés notamment par l’opposition (« obstruction parlementaire »). »

Manu et Edouard avaient donc la solution institutionnelle, sauf qu’elle les aurait contraints à détailler, disséquer, expliquer, déminer, éclaircir, améliorer, amender un texte dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est d’une particulière obscurité, et pas celle, plus poétique, qui tombe de la lueur des étoiles.

Mais, comme je l‘ai déjà écrit, compte tenu de la complexité, et du texte et de la procédure législative, le piège finira par se refermer.

D’ailleurs les premières tenailles se resserrent puisque Edouard a demandé à son Ministre chargé des relations avec le Parlement d’examiner la demande de report présentée par Gérard Larcher, au moins pour attendre les résultats de la conférence du financement, que par ailleurs FO et la CGT ont désertée.

Finalement je crois que c’est Flaubert qui avait raison, plutôt que Machiavel.

« Les honneurs déshonorent, le titre dégrade, la fonction abrutit. »